• 2 février 2026

    Le secret des montagnes russes : l’inertie au service du vertige

Un frisson qui commence bien avant la première descente

Imaginez la scène : vos jambes vacillent, vos mains se raidissent sur la barre. Le train s’apprête à gravir la première montée, amarré à la chaîne. Ce moment, suspendu entre montée d’adrénaline et angoisse délicieuse, n’est pas le fruit du hasard : c’est le point de départ d’une démonstration grandeur nature de l’inertie.

L’inertie, souvent perçue comme le cousin distant et rébarbatif des lois de Newton, est pourtant la chef d’orchestre cachée des montagnes russes. Qu’on parle de looping, de descentes vertigineuses ou encore de virages en épingle, tout ou presque est question de cet élan invisible, ce refus du mouvement à changer sur un coup de tête. Je vous propose donc de démêler, ensemble, le vrai du faux sur la façon dont l’inertie pilote les montagnes russes… et nos émotions.

L’inertie : petit rappel pour grandes sensations

Avant de grimper dans le wagon, une halte sur les bases s’impose. L’inertie, c’est la tendance naturelle d’un objet à conserver son état de mouvement, ou de repos, tant qu’aucune force n’y met le désordre. Cette loi physique, formulée par Newton, se manifeste chaque fois que l’on freine brutalement en vélo ou qu’un objet continue sa course sur une table verglacée. Appliquée aux montagnes russes, cette propriété devient moteur d’aventures.

L’inertie apparaît tout au long du parcours, véritable chef d’orchestre caché :

  • Elle empêche le train de s’arrêter sans cause,
  • Elle donne l’élan dans les descentes,
  • Elle fait « pousser » les passagers contre leur siège ou les maintient en apesanteur quelques fractions de seconde.

Un parcours scénarisé autour de l’inertie

Comment les ingénieurs conçoivent-ils un circuit où chaque montée et chaque virage exploite la moindre parcelle d’énergie accumulée ? Pour le comprendre, observons ensemble le déroulé type d’un grand huit.

1. La montée initiale : accumulation de potentiel

Le fameux « clac-clac » de la montée, c’est la chaîne ou le câble tractant chaque wagon jusqu’au sommet. À ce moment précis, le train gagne de l’énergie potentielle gravitationnelle : une forme d’énergie « stockée » du fait de la hauteur.

  • Exemple : Dans l’emblématique Kingda Ka (Six Flags Great Adventure, États-Unis), le train est catapulté à 139 mètres de hauteur. D’en bas, la prouesse paraît surhumaine, et c’est cette énergie emmagasinée qui va alimenter toute la suite du circuit.

2. La première descente : déclenchement de l’inertie

Lorsque le sommet est atteint, la pesanteur reprend ses droits : l’énergie potentielle est convertie en énergie cinétique, c’est-à-dire en vitesse. C’est l’inertie qui permet au train de poursuivre sa course sans aucun moteur : le wagon « refuse » de ralentir, gardant son élan selon la loi de Newton. La sensation de chute libre, ce vide dans votre estomac, est le signe que la gravité et l’inertie travaillent main dans la main.

  • Pour donner un ordre de grandeur, un wagon lancé à 110 km/h (comme sur le Silver Star d’Europa Park) garde assez d’élan, par simple effet d’inertie, pour franchir plusieurs bosses et loopings successifs.

3. Les virages et les bosses : inertie et force centrifuge

Dans les virages serrés ou les spirales, l’inertie est votre compagne (plus ou moins désirable). Si le train tente de courber brutalement la trajectoire, votre corps, fidèle à l’inertie, voudrait continuer tout droit. C’est pour cela que l’on ressent cette pression vers l’extérieur ou que l’on “colle” à la banquette sur certains virages inclinés.

On parle souvent à tort de force centrifuge : ce n’est rien d’autre que le ressenti de votre inertie, manifestée lorsque la voie vous impose une trajectoire courbe plutôt qu’une ligne droite.

4. Les loopings et inversions : un combat d’énergie

Lorsque le train aborde un looping, seule l’inertie, associée à la vitesse, lui permet de compléter la boucle, autrement il retomberait brusquement. Dans le looping vertical classique, il faut que le train atteigne une vitesse minimum : s’il va moins vite, il “tomberait” du haut de la boucle.

  • Pour le looping vertical type, la vitesse minimale à atteindre au sommet se calcule grâce à la hauteur de la boucle. Concrètement, pour une boucle de 20 mètres de haut, le train doit atteindre environ 50 km/h au sommet pour que la force d’inertie compense la gravité et empêche les wagons (et nous !) de repartir en arrière (source : Scientific American).

5. Les freins finaux : maîtriser l’arrêt

À la toute fin, des freins magnétiques ou à friction viennent briser cet élan. L’inertie voudrait que le train poursuive sa course, mais ici, ce sont des forces extérieures (ces fameux freins) qui viennent contrecarrer cette tendance.

La conception : jouer avec l’inertie sans excès

Si l’inertie est source de divertissement, elle doit rester sous contrôle. Les ingénieurs, véritables chefs d’orchestre, calculent chaque mètre et chaque courbe pour exploiter, mais jamais subir, cette force invisible.

  • Données numériques au service de la sécurité : Sur le Shambhala à PortAventura, la hauteur (76 mètres) et la vitesse (jusqu’à 134 km/h) sont précisément dimensionnées pour assurer que le train ait juste ce qu’il faut d’inertie pour terminer son parcours en toute sécurité, sans jamais risquer un arrêt brutal dans un looping ou un virage serré.
  • Contrôle de l’accélération : On limite les « G » (accélérations) ressentis par les passagers entre -1,5g et 6g selon les normes, afin de concilier adrénaline et innocuité (source : ASTM International, la norme de sécurité pour les parcs dans le monde).

Ce savant dosage est né d’une longue histoire. Au XIXe siècle, les premières montagnes russes se contentaient de petites pentes, par souci de prudence. L’accident sur le « Loop the Loop » à Coney Island (1901) a d’ailleurs forcé les constructeurs à mieux comprendre — et à mieux maîtriser — l’inertie dans les décorations du circuit.

Des variations ingénieuses sur le même thème

Vous pensiez que toutes les montagnes russes jouent la même partition ? En réalité, l’inertie change de costume à chaque nouvelle invention.

  • Montagnes russes à lancement magnétique : Ici, l’élan initial ne vient pas d’une montée, mais d’un système de propulsion électromagnétique. Le train est lancé d’un coup (comme sur le Top Thrill Dragster, 0 à 190 km/h en 3,8 s), générant une inertie colossale d’entrée de jeu.
  • Montagnes russes inversées : Vous avez sans doute déjà vu ces rails au-dessus des wagons. Sur ces modèles, le centre de gravité et la gestion de l’inertie diffèrent, offrant des sensations de “vol” et des changements de direction plus abrupts.
  • Rides à double circuit ou à rotations multiples : Certains parcours s’entrecroisent (comme le Dueling Dragons à Universal Studios). Ici, l’inertie des trains doit être calculée finement pour éviter tout ralentissement ou collision lors des croisements rapides.

L’inertie en chiffres : le top des records et des sensations

Nom Hauteur (m) Vitesse maxi (km/h) Anecdote d’inertie
Kingda Ka 139 206 L’inertie après le tir magnétique permet de franchir la bosse principale sans aucun moteur à bord.
Steel Vengeance 61 119 4 inversions sur la seule force d’inertie accumulée dans la première descente.
Formula Rossa 52 240 Accélération initiale de 0 à 240 km/h grâce à une inertie colossale, ressentie comme une explosion.

(Sources : RCDB.com – Roller Coaster DataBase)

Une physique au service de l’émerveillement

L’inertie n’est jamais qu’une loi physique, certes, mais la façon dont les créateurs de montagnes russes la façonnent transforme une contrainte en générateur d’émotions. Qu’elles soient en bois ou en acier, classiques ou propulsées, ces attractions sont le théâtre d’un dialogue permanent entre force, vitesse et trajectoire.

Au fond, la magie des montagnes russes, ce n’est pas tant la technologie, ou la hauteur vertigineuse, que cette humble et inviolable règle de la nature qui veut qu’un objet persévère dans sa course… jusqu’à ce que, les jambes tremblantes et le cœur accéléré, nous descendions du wagon, ravis d’avoir, l’espace d’un instant, flirté avec les lois de l’univers.

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